Reprenons notre photographe fictive, Jeanne Valory, dont le premier article a posé le décor. Une collectionneuse écrit à ses ayants droit : elle possède un tirage de « Grues au crépuscule, Saint-Nazaire », signé, numéroté 4/10 au crayon, et voudrait savoir combien d’autres exemplaires existent, et où.
La famille a une liste, tapée à la machine dans les années 1990 : « Grues au crépuscule — édition de 10 ». Mais dix, est-ce le nombre d’exemplaires tirés, ou le nombre annoncé ? Les deux épreuves d’artiste dont on se souvient sont-elles comprises dans les dix ? Et les tirages agrandis faits pour une exposition en 1988, que sont-ils devenus ?
Ces questions ne relèvent pas de la description de l’image. Elles portent sur les objets : ce qui existe vraiment, sous quel numéro, entre quelles mains. Cet article, le deuxième de la série, en fait le tour.
Déclarer une édition n’est pas la tirer
Une édition est une promesse : l’auteur (ou ses ayants droit) annonce qu’une image sera tirée à un nombre limité d’exemplaires, dans un format donné. La taille de l’édition est ce nombre annoncé. Les exemplaires tirés sont les objets qui existent.
Les deux diffèrent souvent, et c’est normal : une édition de 12 dont 3 exemplaires sont tirés est un état courant. Les autres le seront à la demande, ou jamais. Un catalogue qui ne retient que « édition de 12 » laisse croire que douze tirages circulent ; un catalogue qui ne recense que les trois tirages oublie que l’édition en promet neuf de plus.
Il faut donc noter les deux : ce que l’édition déclare, et chaque exemplaire réellement tiré. Et noter aussi quand une édition est close : plus aucun exemplaire ne peut s’y ajouter, quoi qu’il arrive. C’est une information dont un collectionneur a besoin, et qu’il ne peut pas deviner.
Les natures d’édition
Toutes les épreuves d’une image n’ont pas le même statut. Les catégories suivantes sont des conventions du marché et des ateliers, pas des définitions légales, mais un catalogue raisonné doit les distinguer :
- œuvre unique : un seul tirage existe, ou existera ;
- édition limitée : un nombre d’exemplaires annoncé, numérotés (1/10, 2/10…) ;
- édition ouverte : sans limite annoncée ;
- épreuve d’artiste (EA, ou AP en anglais) : exemplaires tirés en marge de l’édition, par convention réservés à l’auteur, numérotés à part (EA 1/2, EA 2/2) ;
- épreuve de tireur : exemplaire qui revient, par convention, au tireur ou au laboratoire ;
- exemplaire d’exposition : tirage fait pour un accrochage, souvent dans un format qui n’appartient à aucune édition.
Les épreuves d’artiste ne sont pas des « bonus » sans importance. Elles se vendent, se donnent, entrent dans des collections. Si le catalogue ne les recense pas, l’édition paraît plus petite qu’elle n’est.
Le numéro d’un tirage
Le premier article insistait sur la stabilité du numéro d’œuvre. Chaque tirage a besoin du sien, dérivé de celui de l’œuvre : on doit pouvoir lire, dans le numéro d’un tirage, à quelle œuvre il appartient, à quelle campagne de tirage, et sa place dans l’édition. Par exemple, pour l’œuvre JV-0154 :
JV-0154-P2-4/10: quatrième exemplaire sur dix de la deuxième séquence de tirage ;JV-0154-P2-EA1/2: première des deux épreuves d’artiste de cette séquence ;JV-0154-P1: le tirage unique d’une première séquence.
La notion de séquence de tirage est utile en photographie : une même image peut être tirée en 1962 au format de l’époque, puis rééditée en 1995 dans un autre format, avec sa propre numérotation. Ce ne sont pas les mêmes objets, et leurs numéros doivent le montrer.
Ce numéro a une propriété gênante : il est peut-être déjà inscrit sur l’objet, au crayon, au dos du tirage. Le corriger dans le catalogue ne le corrige pas sur le papier. Si l’on découvre que l’édition comptait en réalité 8 exemplaires et non 10, il faut le noter, signaler les tirages dont le numéro ne correspond plus, et décider de les renuméroter ou non. C’est une décision, pas un effet de bord d’une modification. Et un tirage déjà cité par un document qui circule (un certificat, une facture) garde son numéro.
Décrire un tirage comme un objet
Un tirage se décrit comme on décrit un objet de musée, pas comme une image :
- ses dimensions, en distinguant l’image, la feuille et le montage. Une image de 24 × 30 cm sur une feuille de 30 × 40 cm, montée sur un carton de 50 × 60 cm : trois mesures, qui ne se déduisent pas l’une de l’autre ;
- son procédé et son papier : tirage argentique sur papier baryté, épreuve au platine-palladium, impression pigmentaire sur papier coton, virage au sélénium ;
- sa date et sa période de tirage : un tirage d’époque, fait peu après la prise de vue, n’est pas un tirage postérieur, fait des années plus tard par l’auteur, ni un tirage posthume, fait après sa mort, d’ordinaire par ou pour ses ayants droit. Les trois peuvent être légitimes ; ils ne sont pas interchangeables, et un collectionneur voudra savoir lequel il a ;
- sa signature et ses inscriptions : signé, non signé, tamponné, ou portant le timbre de la succession ; où se trouve la signature ; ce qui est écrit au dos ;
- son état : excellent, bon, moyen, mauvais, ou non évalué, avec une note qui dit pourquoi ;
- son statut et sa localisation : en stock, en dépôt, en prêt, vendu, donné, perdu, détruit.
Le prix et le détenteur d’un tirage sont des informations sensibles. Ils ont leur place dans le catalogue, mais pas dans tout ce qui en sort.
La provenance, avec ses lacunes
La provenance est la chaîne de garde d’une œuvre ou d’un tirage : qui l’a détenu, depuis quand, et comment il est passé d’une main à l’autre (vente, donation, legs, dépôt, prêt). Chaque maillon a une date, avec sa précision (une année, un mois, un jour), un cédant et un acquéreur.
Trois principes rendent une provenance utile plutôt que décorative :
- La localisation actuelle se déduit de la chaîne. Si le dernier événement connu est une vente à une galerie en 2003, c’est là que l’on situe le tirage, faute de mieux. Une localisation saisie à part finit toujours par contredire la chaîne.
- Les lacunes comptent autant que les entrées. Un tirage vendu en 1979 et réapparu en 2012 dans une vente publique a trente-trois ans d’histoire inconnue. Le dire n’affaiblit pas le catalogue ; le taire, si. Une lacune signalée est une question de recherche ; une lacune masquée est un piège.
- Un maillon sans preuve est une affirmation. « Donné par l’artiste à son tireur, vers 1980 » peut être vrai ; tant qu’aucune lettre, facture ou mention ne l’appuie, c’est un souvenir, et la provenance doit le distinguer d’un fait documenté.
La provenance touche aussi des personnes. Un collectionneur vivant n’a pas forcément envie que son nom, et encore moins le prix qu’il a payé, figure dans un document diffusé. En Europe, le RGPD encadre d’ailleurs le traitement de ces données personnelles. Un catalogue raisonné doit donc pouvoir garder une provenance confidentielle, et le faire par défaut quand une partie est une personne vivante.
Expositions et publications
L’historique des expositions et la bibliographie sont deux des choses pour lesquelles on consulte un catalogue raisonné. Ils ont une particularité : une exposition ou un livre concerne plusieurs œuvres à la fois. Mieux vaut donc les enregistrer une fois, comme des entités à part (titre, lieu, ville, dates, type : personnelle, collective, foire, biennale…), et y rattacher chaque œuvre, avec ce qui lui est propre : son numéro dans le catalogue de l’exposition, la salle, le mur, le cartel ; ou, pour un livre, les pages, la figure, la planche, et si l’œuvre y est reproduite ou seulement mentionnée.
En photographie, une question supplémentaire se pose : quel tirage a été exposé ? L’exemplaire d’exposition de 1988, ou le tirage d’époque prêté par un collectionneur ? Quand la réponse est connue, elle mérite d’être notée, parce qu’elle fait partie de l’histoire de l’objet autant que de celle de l’œuvre.
Ce qu’en attendent les autres
Un catalogue raisonné n’est pas tenu pour soi seul. Chacun de ses lecteurs y cherche quelque chose de précis :
- un collectionneur veut savoir quel objet il possède : quelle œuvre, quelle édition, quel numéro, quelle période de tirage, quelle signature, quel état, et d’où il vient ;
- une galerie veut l’état de l’édition : combien d’exemplaires annoncés, combien tirés, combien disponibles, combien d’épreuves d’artiste, et si l’édition est close ;
- un assureur ou un régisseur veut des dimensions, un état, une localisation ;
- des ayants droit veulent la continuité : ce qui a été tiré du vivant de l’auteur et ce qui l’a été après, les attributions discutées, et de quoi répondre aux questions sans fouiller les boîtes à chaque fois ;
- un musée veut une notice qu’il peut reprendre dans son propre système, avec des identifiants qu’il reconnaît. C’est l’objet du prochain article.
Certaines questions fiscales, douanières ou juridiques posées à propos d’une photographie portent, elles aussi, sur ses exemplaires. Ce n’est ni au catalogue ni à cet article d’y répondre : elles relèvent d’un conseil spécialisé, et des règles du pays concerné. Mais c’est le catalogue qui en fournit les faits : ce qui a été tiré, quand, combien, signé et numéroté ou non.
Ce que nous construisons
Dans Obscura Catalog, l’application macOS que nous préparons, le tirage est un objet à part entière, rattaché à son œuvre, avec son édition, son numéro dérivé de celui de l’œuvre, ses dimensions, son procédé, sa signature et son état ; la provenance, les expositions et les publications sont rattachées à l’œuvre qu’elles concernent, et les personnes et organisations qu’elles citent forment un même répertoire d’agents. Le glossaire définit ces termes, et la page Le catalogue raisonné présente l’ensemble.
En résumé
- La taille d’une édition est ce qu’elle annonce ; les tirages sont ce qui existe. Il faut noter les deux, et dire quand l’édition est close.
- Épreuves d’artiste, épreuves de tireur et exemplaires d’exposition font partie de ce qui existe : un catalogue qui les omet sous-estime l’édition.
- Le numéro d’un tirage dérive de celui de l’œuvre, et peut être inscrit sur l’objet : on ne le change que par une décision explicite.
- Un tirage se décrit comme un objet : dimensions de l’image, de la feuille et du montage, procédé, période de tirage, signature, état.
- Une provenance utile se déduit de sa chaîne, montre ses lacunes, distingue la preuve de l’affirmation et protège les personnes vivantes.
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