Les deux premiers articles de cette série ont décrit ce que contient un catalogue raisonné : des œuvres numérotées et documentées, des tirages, des éditions et une provenance. Celui-ci pose une autre question : ce catalogue peut-il sortir du logiciel qui le tient ?
Reprenons notre exemple fictif. Les ayants droit de Jeanne Valory ont passé trois ans à documenter son œuvre. Un musée régional envisage d’acquérir une vingtaine de tirages d’époque et demande les notices « dans un format que notre système de gestion des collections sait importer ». Un chercheur, lui, voudrait le catalogue entier dans un tableur. Et la famille se demande ce que deviendra ce travail si, dans quinze ans, le logiciel qu’elle utilise n’existe plus.
Trois demandes, une même exigence : que le catalogue puisse voyager sans perdre ce qui fait sa valeur.
Format ouvert, format propriétaire
Un format propriétaire est défini par un éditeur, pour son logiciel. Il peut être excellent, mais il ne se lit bien qu’avec ce logiciel, et sa description complète n’est pas forcément publique. Tant que l’éditeur existe et maintient son produit, tout va bien. Le jour où ce n’est plus le cas, les données sont toujours là, mais plus personne ne sait vraiment les lire.
Un format ouvert est décrit par une spécification publique, que n’importe qui peut lire et implémenter. Les données qui y sont écrites ne dépendent d’aucun logiciel en particulier : un autre outil, écrit plus tard par quelqu’un d’autre, saura les relire.
Pour un catalogue raisonné, qui doit durer plus longtemps que n’importe quel logiciel, la règle est simple : le catalogue doit pouvoir sortir à tout moment dans un format ouvert, complet, sans conditions. Les outils changeront ; le travail de catalogage ne doit pas être à refaire.
Trois formats, trois destinataires
Il n’existe pas de format unique qui convienne à tout le monde. Trois formats ouverts couvrent l’essentiel des besoins, chacun pour un destinataire différent.
CSV : le plancher commun
Le CSV (valeurs séparées par des virgules, décrit par la RFC 4180) est un fichier texte que lisent tous les tableurs, toutes les bases de données et la plupart des langages de programmation. C’est le format le plus modeste, et le plus durable : un fichier CSV s’ouvre même avec un simple éditeur de texte.
Sa limite est d’être plat : une ligne, des colonnes. Or un catalogue raisonné ne l’est pas. Une œuvre a plusieurs tirages, plusieurs expositions, plusieurs maillons de provenance. Un export CSV utile se découpe donc en plusieurs tables reliées par le numéro d’œuvre : une table des œuvres, une des tirages, une des expositions, une des publications, une de la provenance. C’est là que la stabilité du numéro, dont parlait le premier article, prend tout son sens : c’est la clé qui relie les morceaux.
Deux détails pratiques comptent plus qu’on ne le croit. Le séparateur : un tableur réglé en français attend souvent un point-virgule, parce que la virgule y sert de séparateur décimal. Et l’encodage : un CSV en UTF-8 doit être reconnu comme tel, faute de quoi les accents d’« Épreuve d’artiste » arrivent illisibles.
LIDO : la notice de musée
LIDO (Lightweight Information Describing Objects) est un schéma XML conçu pour publier et moissonner la description d’objets de collections. Il est maintenu par le comité CIDOC de l’ICOM, le Conseil international des musées. C’est un format d’échange : il ne prétend pas décrire tout ce que sait un catalogue, mais ce dont un portail de collections ou un autre musée a besoin pour comprendre un objet.
Une notice LIDO décrit un objet : son identification, ses titres, sa description, et les événements qui le concernent (sa création, avec son auteur ; ses acquisitions ; ses expositions), ainsi que les ressources numériques qui le représentent. Pour la photographie, une question se pose d’emblée : l’objet, est-ce l’œuvre ou le tirage ? Un musée n’acquiert pas une image, il acquiert une feuille de papier. Un export cohérent produit donc une notice par œuvre et une par tirage, reliées entre elles.
CIDOC CRM : les données liées
Le CIDOC CRM (Conceptual Reference Model) est un modèle conceptuel de l’information du patrimoine culturel, normalisé en ISO 21127 et maintenu lui aussi par le comité CIDOC de l’ICOM. Ce n’est pas un format de fichier mais une ontologie : une manière de décrire des objets, des personnes, des lieux, des dates et surtout les événements qui les relient. On l’écrit d’ordinaire en RDF, par exemple dans la syntaxe Turtle normalisée par le W3C.
Son approche centrée sur les événements convient bien à la photographie. Quelques-unes de ses classes suffisent à dire l’essentiel :
- E22 Human-Made Object : l’œuvre, et chaque tirage ;
- E65 Creation : la création de l’œuvre, c’est-à-dire la prise de vue ;
- E12 Production : la fabrication de chaque tirage, à sa date, par son tireur ;
- E8 Acquisition : chaque transfert de propriété de la provenance ;
- E39 Actor : photographes, tireurs, parties de la provenance ;
- E52 Time-Span et E53 Place : quand et où les événements ont eu lieu.
La distinction entre création de l’œuvre et production du tirage est exactement celle que faisait le premier article entre l’œuvre et l’objet. Le CIDOC CRM compte bien plus de classes que celles-ci. Pour un échange, un profil restreint mais correctement rempli vaut mieux qu’un profil complet rempli approximativement : une donnée liée fausse se propage aussi vite qu’une donnée juste.
Des noms aux identifiants
Un nom ne suffit pas à désigner une personne. Deux photographes peuvent porter le même ; un même tireur peut être écrit de trois façons dans trois documents. Dans un échange entre institutions, ce flou se paie cher : le musée qui reçoit la notice ne sait pas si le « J. Valory » de la provenance est l’artiste, son neveu, ou un homonyme.
C’est le rôle des identifiants d’autorité : des numéros attribués par des fichiers de référence publics, qui désignent une personne ou une organisation sans ambiguïté. Les plus courants dans le patrimoine sont VIAF (fichier d’autorité international virtuel, qui agrège ceux des bibliothèques nationales), ULAN (le répertoire des noms d’artistes du Getty), Wikidata, ISNI et, pour les chercheurs, ORCID. Une notice qui pointe vers un identifiant plutôt que vers un simple nom permet à l’institution qui la reçoit de la relier à ce qu’elle sait déjà.
Cela suppose, en amont, un répertoire des agents tenu proprement : une seule fiche par personne ou organisation, des doublons repérés et fusionnés avec prudence (deux homonymes peuvent être deux personnes distinctes), et les identifiants renseignés quand ils existent.
Ce qui ne doit pas voyager
Faire voyager un catalogue ne veut pas dire tout envoyer. Une partie de ce qu’il contient n’a rien à faire dans un fichier remis à un tiers :
- les notes internes, écrites pour soi ou pour l’équipe ;
- les prix, les détenteurs et les localisations sensibles ;
- les provenances confidentielles, en particulier celles où une partie est une personne vivante ;
- les œuvres confidentielles, que l’on n’a pas encore décidé de rendre publiques.
Un bon export les exclut par défaut, et ne les inclut que sur décision explicite, pour un destinataire précis (un assureur, un ayant droit), en gardant une trace de cette décision. L’inverse, tout exporter et compter sur la vigilance de chacun pour retirer le sensible, finit toujours par une fuite.
Les métadonnées qui voyagent avec l’image
Il y a un autre voyage, plus discret : celui de l’image elle-même. Un fichier envoyé à un éditeur, à une galerie ou à un musée part sans le catalogue. Ce qu’il peut emporter, ce sont ses métadonnées : titre, auteur, droits, description, mots-clés.
Trois familles de métadonnées coexistent dans les fichiers d’image :
- EXIF, publié par la CIPA et la JEITA (CIPA DC-008) : les données techniques qu’enregistre l’appareil (date de prise de vue, appareil, réglages) ;
- IPTC, le format historique de la presse pour la description et les droits ;
- XMP (Extensible Metadata Platform), normalisé en ISO 16684-1 : un format extensible, que les logiciels d’image emploient pour la description, les mots-clés et les droits.
Écrire ces métadonnées pose une question délicate : faut-il modifier le fichier original ? Deux voies existent.
Le sidecar XMP. Un petit fichier .xmp posé à côté de l’image, du même nom, qui porte les métadonnées. Le fichier original n’est pas touché, pas un octet. Beaucoup de logiciels d’image savent lire ces fichiers compagnons. C’est la voie la plus sûre, et la seule possible pour la plupart des fichiers RAW. Un sidecar bien écrit fusionne : il ne remplace que les propriétés qu’il gère, et garde celles qu’un autre logiciel y a mises (des réglages de développement, par exemple).
L’écriture dans le fichier, sans réencoder les pixels. Pour certains formats (JPEG, TIFF, PNG, HEIC), on peut réécrire les métadonnées en recopiant les données de l’image telles quelles : aucune recompression, aucune perte, l’image est identique au pixel près. Mais le fichier, lui, n’est plus le même : ses octets ont changé, donc son empreinte (par exemple SHA-256) change aussi. Si cet original est conservé ou référencé quelque part par son empreinte, il apparaîtra comme modifié. C’est un choix légitime, mais il doit être explicite, confirmé, et l’ancienne empreinte gardée en mémoire.
Dans les deux cas, une vérification préalable évite des surprises : certains champs IPTC ont une longueur limitée, et un titre trop long sera tronqué par d’autres logiciels sans prévenir.
Ce que nous construisons
Obscura Catalog, l’application macOS que nous préparons, prévoit d’exporter le catalogue en CSV, en LIDO et en CIDOC CRM, et de lire et d’enrichir les métadonnées EXIF et XMP des images. Les pages Exports LIDO, CIDOC-CRM, CSV et Métadonnées EXIF et XMP les présentent, et le glossaire définit chacun de ces standards.
En résumé
- Un catalogue raisonné doit pouvoir sortir à tout moment, complet, dans un format ouvert : il doit survivre au logiciel qui le tient.
- Le CSV est le plancher commun ; un export utile se découpe en tables reliées par le numéro d’œuvre.
- LIDO décrit des objets pour les musées et les portails ; en photographie, l’œuvre et le tirage y sont deux notices.
- Le CIDOC CRM relie objets, personnes, lieux et événements ; la création de l’œuvre et la production du tirage y sont deux événements distincts.
- Les identifiants d’autorité (VIAF, ULAN, Wikidata, ISNI, ORCID) valent mieux que les noms.
- Le confidentiel n’est exporté que par décision explicite.
- Pour l’image, le sidecar XMP ne touche pas l’original ; l’écriture dans le fichier ne touche pas les pixels, mais change l’empreinte.
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